La Pauvreté du Discernement

Comment notre société a appris à réagir sans penser, et à parler sans évaluer.

Il existe une pauvreté dont on parle rarement, justement parce qu’elle ne se voit pas. Elle ne figure pas dans les statistiques officielles, ne mobilise pas de collectes publiques, et ne se mesure ni au revenu ni au niveau de diplôme. Ce n’est pas une pauvreté matérielle, ni même une pauvreté d’accès à l’information. C’est une pauvreté de discernement.

Nous vivons dans un monde saturé d’informations, d’images, de commentaires et de réactions. Beaucoup se sentent “informés” parce qu’ils sont connectés. Mais être connecté n’est pas la même chose qu’être lucide. L’information circule plus vite que la réflexion. La réaction arrive avant la compréhension. L’émotion prend la place de la preuve.

Nous ne sommes pas seulement entourés de bruit.

Nous sommes façonnés par lui.

Autrefois, on associait le discernement à la maturité, à l’expérience, à ces personnes qui prenaient le temps d’observer, d’écouter, de nuancer. Aujourd’hui, le système pousse presque tout le monde à s’exprimer vite, à parler fort, à réagir publiquement — compris ou pas. Dans un tel environnement, l’absence de discernement ne reste pas une faiblesse privée : elle devient un danger public.

I. Ce que le discernement est — et ce qu’il n’est pas

Le discernement n’est pas simplement l’intelligence. On peut être brillant, cultivé, à l’aise avec les concepts, et pourtant manquer cruellement de jugement. Il existe des personnes très éduquées qui se laissent facilement manipuler, et des personnes très informées qui croient presque tout ce qui confirme ce qu’elles ressentent déjà.

Le discernement n’est pas non plus le simple scepticisme. Douter de tout n’est pas réfléchir. Critiquer tout le monde n’est pas comprendre. Se méfier par réflexe n’est pas voir clair. Le scepticisme sans humilité peut être aussi aveugle que la naïveté.

Le discernement, c’est autre chose.

C’est la capacité de :

• faire une pause avant de réagir,

• peser avant de décider,

• examiner avant de répéter,

• accepter d’être corrigé lorsque la vérité le demande.

Le discernement est à la fois intellectuel et moral.

Il naît quand la conscience murmure en nous :

«Avant de partager, avant d’accuser, avant de me prononcer,

suis-je certain de ne pas faire du tort?»

Sans ce point d’arrêt intérieur, notre esprit devient un haut-parleur.

Avec lui, il devient un filtre.

II. L’ère des convictions de seconde main

La plupart des opinions que les gens défendent aujourd’hui ne sont pas nées en eux. Ce ne sont pas des convictions forgées dans la lecture, la réflexion, le silence ou l’expérience directe. Ce sont des convictions d’emprunt : reprises d’un fil d’actualité, d’un influenceur, d’un groupe, d’une communauté numérique.

Une vidéo devient virale.

Une phrase est sortie de son contexte.

Un extrait de discours est isolé, monté, partagé.

Très vite, ce qui n’était au départ qu’un fragment devient, pour certains, une vérité entière. On se met en colère sur la base d’un titre. On juge une personne sur la base d’un court extrait. On condamne une situation qu’on ne connaît qu’à travers un montage.

Ainsi naissent les convictions de seconde main :

• Nous sommes outrés parce que notre “camp” est outré.

• Nous sommes sûrs parce que tout le monde “autour” semble sûr.

• Nous défendons une position dont nous ne connaissons pas la profondeur.

Si l’on s’arrête un instant pour se demander calmement :

«Qu’est-ce que je sais vraiment, moi, de cette affaire?»

La réponse, bien souvent, est embarrassante :

« Pas grand-chose. »

La pauvreté du discernement n’est pas l’absence de données,

c’est l’absence d’évaluation personnelle.

III. Quand l’émotion devient une preuve

Les émotions sont réelles. Elles disent quelque chose de nous.

La colère peut signaler une injustice.

La tristesse peut signaler une perte.

La peur peut signaler un danger.

Mais les émotions, à elles seules, ne suffisent pas pour discerner ce qui est vrai ou ce qui est juste.

Quand l’émotion devient une preuve, on cesse de se poser des questions simples et essentielles :

Que s’est-il vraiment passé ?

Qui parle, et d’où parle-t-il ?

Qu’est-ce qui manque à ce récit ?

Quelles sont mes propres blessures, mes propres préjugés ici ?

Pourquoi cela me touche-t-il autant?

L’intensité de ce que je ressens prend alors la place de l’examen de ce qui est réel.

Nous passons de : «Je suis profondément touché» à

«Donc c’est forcément vrai».

Mais si l’émotion dirige seule, la vérité devient secondaire.

Et si la vérité devient secondaire, la justice devient négociable.

Et si la justice devient négociable, la dignité devient sacrifiable.

Le discernement ne méprise pas l’émotion.

Il lui demande de s’asseoir à côté de la conscience,

et non de prendre sa place.

IV. Le poids moral de l’erreur publique

Pendant longtemps, se tromper était surtout une affaire privée.

Une mauvaise interprétation, un jugement hâtif, une parole injuste pouvaient faire du mal, mais leur effet restait limité dans l’espace.

Aujourd’hui, une erreur de jugement peut se déployer en quelques heures à travers des milliers de personnes.

Une accusation erronée peut détruire une réputation.

Un commentaire impulsif peut alimenter une vague de haine.

Ce qui était autrefois un faux pas personnel devient une chaîne de conséquences.

• Un nom peut être associé à un mensonge pour des années.

• Une communauté peut être jugée sur la base d’un fait mal compris.

• Une institution peut être discréditée par une rumeur jamais vérifiée.

Dans ce contexte, l’erreur n’est pas seulement un échec intellectuel.

Elle devient une faute morale, parce qu’elle a un impact sur des personnes réelles.

Le discernement pose donc une question sévère :

«Si je me trompe, qui va en payer le prix?»

V. Comment nous avons perdu le discernement

Le discernement ne disparaît pas d’un coup.

Il s’use, il s’érode, il se dilue, souvent sans que l’on s’en rende compte.

• Nous avons remplacé la lenteur par l’urgence.

• Nous avons remplacé la vérification par la visibilité.

• Nous avons remplacé les anciens, les mentors, les modèles stables par des algorithmes.

• Nous avons remplacé la lecture patiente par le défilement rapide.

• Nous avons remplacé la réflexion par le réflexe.

Et nous appelons cela “être informés”.

Mais être informé n’est pas la même chose que savoir.

Savoir n’est pas la même chose que comprendre.

Comprendre n’est pas la même chose que discerner.

Et discerner n’est pas la même chose que condamner.

Le discernement n’a jamais promis de faire de nous des gens “supérieurs”.

Il veut simplement nous rendre plus honnêtes, plus prudents, plus responsables.

VI. Réapprendre la discipline du discernement

Si le discernement se perd par des habitudes, il peut aussi se retrouver par des habitudes. Ce n’est pas un don réservé à quelques “élites”. C’est une discipline qui peut se cultiver.

1. Ralentir avant de parler

Ralentir, ce n’est pas fuir.

C’est refuser de traiter la parole comme un réflexe.

Avant de réagir, avant de publier, avant de partager :

• attendre,

• relire,

• respirer.

Ce temps-là n’est pas une perte.

C’est le moment où la conscience a une chance de se faire entendre.

2. Vérifier avant d’amplifier

Poser quelques questions simples :

D’où vient cette information ?

Est-ce une source complète ou un morceau isolé ?

Existe-t-il un autre point de vue sérieux sur la question ?

Suis-je en train de partager parce que c’est vrai… ou parce que ça me soulage ?

On n’a pas besoin d’un diplôme pour faire cela.

On a besoin d’humilité.

3. Chercher le contexte, pas seulement le contenu

Un fait isolé peut être utilisé pour raconter une histoire fausse.

Le discernement demande :

• Qu’est-ce qui s’est passé avant ?

• Qu’est-ce qui s’est passé après ?

• Quelle est l’histoire plus large autour de cet extrait ?

• Qui parle, quelles sont ses responsabilités, ses intérêts, ses limites ?

Le contexte ne justifie pas tout. Mais sans contexte, presque tout peut être tordu.

4. Accepter l’inconfort de la remise en question

Le discernement est inconfortable, parce qu’il nous oblige à reconnaître :

• que nous nous trompons parfois,

• que nos “camps” ne sont pas toujours justes,

• que notre première impression n’est pas toujours la bonne,

• que notre colère n’est pas toujours proportionnée.

Si nous ne lisons que ce qui nous donne raison, nous n’exerçons pas notre discernement.

Nous décorons simplement notre certitude.

VII. Le discernement comme forme de respect

Le discernement n’est pas seulement une protection pour soi.

C’est une forme de respect — pour la vérité, pour les autres, pour soi-même.

Quand je prends le temps de réfléchir :

• je respecte la complexité du réel,

• je respecte la dignité des personnes concernées,

• je respecte le poids de mes propres paroles,

• je respecte aussi ceux qui me lisent ou m’écoutent.

Penser avant de parler est une manière de dire :

« Ta réputation compte plus que mon besoin d’exister en ligne. »

« La vérité compte plus que ma volonté d’avoir raison. »

« La justice compte plus que ma peur de me taire un moment. »

Le discernement n’est donc pas une posture froide.

C’est une forme silencieuse d’amour et de responsabilité.

VIII. Un appel à la responsabilité

Nous ne pouvons pas ralentir le monde entier.

Nous ne pouvons pas arrêter le flot d’images, de titres, de commentaires.

Nous ne pouvons pas faire taire chaque voix qui fait du mal.

Mais nous pouvons décider qui nous serons au milieu de ce monde-là.

Nous pouvons choisir :

• de ne pas relayer ce que nous ne comprenons pas,

• de ne pas rejoindre chaque vague d’indignation,

• de ne pas réduire une personne à un extrait ou à un récit incomplet,

• de ne pas traiter l’émotion comme une preuve, ni le volume comme un argument.

Nous pouvons choisir de penser.

Cela ne nous rendra peut-être pas populaires.

Nous serons parfois plus lents, plus silencieux, moins visibles.

Mais nous serons plus honnêtes.

Et c’est précisément ce que la conscience demande.

La pauvreté du discernement est l’une des crises les plus profondes de notre époque. Si nous refusons de la voir, nous continuerons à vivre dans un monde où la réaction domine la réflexion, et où le bruit gagne sans résistance.

Mais si, chacun à notre place — dans nos familles, nos communautés, nos Églises, nos espaces publics, nos écrans — nous décidons de reprendre le chemin du discernement, quelque chose change.

Pas le monde entier en un jour.

Mais la manière dont nous habitons ce monde.

Et parfois, c’est là que commencent les vraies transformations.

🔥

Hector Roberto Mardy

Fondateur, Regards & Conscience

📩 contact.regardsconscience@gmail.com

✍🏽 editor.regardsconscience@gmail.com

🌐 https://regardsconscience.org

Catégorie : Société & Responsabilité

Tags : discernement, société, culture, vérité, responsabilité, réaction

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